Moi Kadhafi de Véronique Kanor / avec Serge Abatucci

dimanche 4 février 2024 / 17:00

avec le soutien de l'ONDA ( Office National de Diffusion Artistique )

 

avec SERGE ABATUCCI

mise en scène Alain Timàr

Paul, Antillais, a accepté d'incarner Kadhafi au
théâtre. Le rôle lui a été proposé à cause de sa
ressemblance physique avec le leader antiimpérialiste.
Comédien sans grands succès, homme bridé
mais révolté sur une terre qui, malgré son
rattachement au grand ensemble français,
présente encore toutes les caractéristiques
d'une colonie, Paul voit dans ce rôle la
possibilité de prendre une revanche sur son
destin. Dans son vide intérieur tapissé d'images
de Kadhafi-le-sauveur, résonnent des colères
ancestrales. Mais, au fil des répétitions, Paul finit
par s'identifier à son personnage jusqu'à se
perdre lui-même.

MOI, KADHAFI
Jouer ça… L’histoire d’un jeune shooté, shooté à Nasser, qui fait l'école militaire, recrute en
douce des révolutionnaires et prend le pouvoir, propre-carré, à 27 ans, jouer cet homme-là
qui devient le chef d'état que les Occidentaux regardent avec amusement, au début en tous
cas : il fait pousser des prairies dans le désert, met son peuple à l’aise, bons salaires, éducation
pour tous, santé gratuite…
Bref, il redistribue le pétrole et puis : vlap il dérape ! Et le monde tremble.
Faudra pas trop insister sur le pourquoi il dérape. L'Occident n'aime pas qu'on lui dise de
quoi il est comptable.


En suivant la transformation progressive de Paul en Kadhafi, la pièce explore ce rapport trouble des
sociétés post-coloniales et dominées, aux grands leaders charismatiques.
Moi, Kadhafi explore les liens intimes, voire incestueux, entre ex-colonisés et anciennes tutelles
coloniales, entre Tiers-monde et impérialisme, la pièce interroge : face au sentiment de frustration,
pourquoi la figure d'un Kadhafi apparaît-elle comme un fantasme de reconquête de soi et de son
pays ? Quelles impuissances des peuples dominés, paradoxalement, la puissance de Kadhafi metelle
en lumière ? Comment comprendre qu'il soit un tyran assoiffé de sang aux yeux de l'Occident,
mais un libérateur visionnaire pour les peuples du Sud ?
En liant le destin du comédien au personnage, la pièce déploie le thème de la dévoration.
Dis-moi qui tu manges, je te dirai qui tu es. Dans un double mouvement, sont questionnés l'acte
d'incarner - de mettre en son propre corps - un personnage et le fait d'être mangé, d'être zombifié,
par ce personnage. A partir de quel point dévorer l'autre revient-il à se bouffer soi-même ?
Considérant la situation collective, la pièce questionne alors les mécanismes de l'assimilation d'un
peuple.

NOTE DE L’AUTEUR
Entre le moment où Alain Timár m’a proposé d’écrire un monologue pour Serge Abatucci
dans le rôle de Kadhafi et le moment où je me suis mise réellement à écrire, il s’est passé un
paquet de temps. 2-3 ans. Comment écrire sur Kadhafi ? Quel Kadhafi écrire ? J’ai beaucoup
tourné autour du pot avant de me lancer dans une première version très documentée sur le
parcours du Guide de la Révolution Libyenne. L’Histoire était là, mais pas le Théâtre.
Cette version, très axée sur la géopolitique, a été une façon de me familiariser avec les
protagonistes de la grande Histoire et de faire connaissance avec Kadhafi, un homme
controversé dont il semblait difficile d’écrire la trajectoire sans tomber dans une propagande.
De fait, j’ai compris que la façon la plus juste d’écrire Kadhafi était de partir de moi, de mes
terres créoles et de mes sentiments de personne descendant d’un peuple colonisé.
J’ai donc changé mon approche et choisi d’évoquer Kadhafi par le ricochet d’un autre
personnage et ce, depuis une autre terre que sa Libye. Ce personnage-porteur serait donc
Paul, un comédien antillais sans grand succès à qui l’on proposerait d’interpréter Kadhafi au
théâtre. J’avais l’intuition qu’il fallait s’axer sur des notions telles que la colère et la dévoration,
parler de l’intime comme fabrique du politique.
Deux résidences d’écriture de plateau ont été mises en place en Guyane puis en Martinique.
J’avais besoin d’avoir le comédien avec moi pendant que j’écrivais. En Guyane, nous avons
beaucoup discuté Serge et moi : de nos colères d’afro-descendants, de notre envie de tout
faire péter, de nos désarrois politiques, de nos lâchetés, de nos courages, de nos
compromissions d’anciens colonisés et également de nos visions pour nos peuples
martiniquais, guadeloupéens et guyanais. Ces échanges ont confirmé l’axe de mon écriture :
écrire la préhistoire de nos colères. De la première version, j’ai néanmoins conservé les faits
principaux et les verbatim du vrai Kadhafi afin d’épaissir le personnage de Paul et de
conserver une dimension historique au texte.
La seconde résidence, en Martinique, s’est faite en présence du metteur en scène Alain Timár
et du conseiller en dramaturgie Alfred Alexandre. Étape fabuleuse où j’ai fait l’expérience de
me déposséder de l’écrit au profit du vivant : la scène. Dans un premier temps, il s’agissait de
gommer, d’effacer certains passages pour laisser vivre cette colère, la laisser advenir et mourir
non plus par l’agencement seul des mots, mais en laissant au comédien et à la mise en scène
pressentie un espace de jeu conséquent. Dans un second temps, le texte devait encore mieux
épouser le corps, la voix du comédien. J’ai repensé la dynamique des phrases, la présence
de certains mots ; j’ai saisi les lapsus, écouté les trébuchés, intégré le créole… Tous ces
éléments qui se dégageaient de Serge pendant les lectures. Il fallait qu’à la fin, texte et corps
ne fassent plus qu’un.
Véronique Kanor

 

Retour
download Dossier du spectacledownload La Presse
Informations :
Réservations :04 95 39 01 65
Moi Kadhafi